Francis Jammes / François Mauriac à travers leur correspondance.
1909-1938 en 2 Bulletins.
Il est difficile de concevoir deux êtres plus différents l'un de l'autre que ces deux hommes-là. Le buste de l'un s'épaissit à l'extrême sur ses jambes courtes et grêles ; l'autre est long et mince, et on le compare à l'asperge ou à l'échalas. L'un se revêt d'accoutrements bizarres, de guêtres, de culottes bouffantes, de capes ; l'autre est d'une élégance sobre et du meilleur goût. L'un porte une barbe foisonnante ; l'autre est glabre et peu chevelu. L'un, expansif, volubile, extraverti, laisse libre cours à ses humeurs ; l'autre est réfléchi, méditatif, scrupuleux. L'un a le verbe haut et jacassant ; l'autre a la paupière tombante et la voix blessée. L'un est d'une classe sociale indécise, fils de petit fonctionnaire ; l'autre est riche de pins et de vignes.
L'impécuniosité de l'un est constante ; l'autre connaît toutes les fortunes. L'un a horreur des salons et n'aime que la campagne ; l'autre, d'une extrême civilité, est à l'aise dans le meilleur monde. L'un aime la pêche, la chasse, le grand air ; l'autre préfère l'inertie physique et la poussière des livres, et redoute à l'extrême et la chaleur et le froid. Même leur religion diffère : providentialiste, simple et fidèle, fixée à jamais pour l'un ; inquiète, tourmentée même chez l'autre, riche d'élans pascaliens et de terreur janséniste.
Tout paraît devoir les séparer, et pourtant une réelle amitié les a unis qui n'a pas connu de terme. Le mérite de cette constance revient à Mauriac qui s'oblige à un devoir de fidélité et de reconnaissance, tandis que Jammes, jaloux des succès de son cadet, se laisse emporter parfois à des propos et des écrits amers, désagréables et injustes. La douceur évangélique est toute, on le verra, du côté de Mauriac.
Joseph ZABALO