ASSOCIATION FRANCIS JAMMES
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L’INFANTE EN ROBE DE BURE

Le Chapelain avait dit à l’Infante Dolorès : « La Vierge Marie et saint Joseph étaient des pauvres. Dans la crèche où naquit l’Enfant-Jésus, il y avait un âne et un bœuf. Trois Rois Mages vinrent adorer le Nouveau-Né. Ils avaient suivi une étoile bleue pour savoir leur chemin. Ils offrirent de l’or, de l’ivoire et de 1’encens. Dans le ciel chantaient les anges et sur la terre des bergers. C’était comme aujourd’hui Noël... » Et Dolorès, qui n’aimait pas questionner, resta rêveuse. « Qu’est-ce que des pauvres ? » se demanda-t-elle Et elle pensa que puisque le Papa et la Maman du Bon Dieu étaient des pauvres, eh bien !... des pauvres, ce devait être ce qu’il y a de plus beau en ce monde.

Car, à douze ans, elle n’avait jamais vu de pauvres, ni franchi l’enceinte du palais, pareil à ceux de tous les contes : enfoui dans un parc solennel et funèbre où les paons plongent dans le cornet blanc des lis leurs crâne de métal bleu et picorent des grains de grenade. Il ne faut pas non plus oublier la tour, d’où l’on guettait un vaisseau disparu depuis trois cents ans, ni la terrasse où l’astrologue augurait des destinées, ni l’étang où la plus vieille carpe avala je ne sais quel anneau nuptial.

J’ai dit que 1’Infante Dolorès n’avait jamais vu de pauvres. Mais des courtisans de mauvais goût lui ayant assuré qu’elle était riche et appris qu’un riche est le contraire d’un pauvre, elle avait continué de conclure, avec bon sens et humblesse, que la pauvreté devait être un état bien supérieur au sien puisqu’il était celui de la Vierge Marie, de saint Joseph et de Notre-Seigneur. Elle avait alors pensé que ces saintes personnes, précisément parce qu’elles étaient pauvres, devaient être vêtues de robes mille fois plus belles que les robes que lui avaient données les princes de ce monde.

... C’était bien là une royale idée... d’enfant.

Or, elle possédait une robe superbe, bombée comme une cloche et brodée de saphir noir et tissée de soleil. Des magiciens ayant réussi à enrouler du soleil à des quenouilles, ils les avaient ensuite confiées à des sorciers, qui les dévidèrent. Et la soie ainsi obtenue était couleur de joue de fiancée, d’oiseau bleu et de pêche mûre. C’est-à-dire que c’était la plus belle robe de la terre, puisqu’elle était faite de ciel...

« Les Rois Mages, se demanda la petite Infante, portaient-ils des manteaux d’une étoffe plus jolie que celle de ma robe quand ils allèrent vers l’Enfant-Jésus ?... Peut-être pas... Alors, moi, pourquoi n’irais-je pas aussi le voir dans sa crèche ?... Cela m’ennuie de n’être jamais sortie de ce palais où il n’y a pas de pauvres... de pauvres ressemblant à la Sainte Famille... Oh ! les pauvres doivent être beaux... Eh bien ! moi, je veux voir des pauvres, des pauvres... des pauvres... Et, puisque c’est la nuit de Noël, oui, oui, oui, je veux aller pleurer de joie aux pieds de la Sainte Vierge, de saint Joseph et de Notre-Seigneur. Je franchirai l’enceinte du palais et, une fois dans la campagne, je n’aurai qu’à suivre l’étoile bleue... Et voilà, et voilà, et voilà... »

Dolorès se para de sa robe impériale. Et quand elle fut dehors, vêtue de soleil dans la nuit, toutes les étoiles, jalouses, s’éclipsèrent, excepté l’étoile qui la devait guider et qu’elle suivit. Elle la suivait, les mains tendues vers elle, frissonnante au souffle de la Foi. Et le givre des haies fondait doucement à mirer cette espèce de fleur de feu qui était une petite jeune fille qui allait vers son Dieu. Elle, délicate, ne posait que la pointe de son soulier sur ces sentiers, ces landes, ces coteaux qu’elle n’avait jamais parcourus ni vus. Et l’étoile avançait, semblable à de l’azur à travers une larme. Et Dolorès la suivait toujours, les mains toujours levées et invocantes, la face éclairée par l’astre et par l’âme.

Dans le ciel chantaient les anges et sur la terre des bergers... lui avait dit le Chapelain. Et elle croyait ouïr la ritournelle des musettes pastorales dans le bruit des eaux sauvages, elle qui ne connaissait que les rythmes des fontaines dans les vasques escuriales. Par instants, on eût dit que les sources se taisaient pour se recueillir, comme des anges qui referment les ailes. Puis leurs ondes reprenaient l’oraison, à laquelle Dolorès mêlait sa voix.

L’étoile s’arrêta. Dolorès avec elle. Une métairie, prosternée dans l’ombre, laissait une lueur filtrer sous la porte.

—C’est là, dit la petite Infante. Et elle entra.

Trois vieillards, les Rois Mages, peut-être, étaient au coin du feu. Et comme le vantail de la grange était ouvert, on entrevoyait, dans la pénombre, l’âne si humble et le bœuf si bon.

Dolorès marcha droit vers un panier où reposait un nouveau-né, entre ses père et mère, qui priaient à genoux.

Les ailes de la cloche de Noël passaient en tremblant dans la nuit. Et l’enfant royale voyait à terre l’or du premier Roi Mage, un or pareil à l’or des épis de maïs que les paysans dépouillent durant les soirées d’hiver... et l’ivoire du deuxième Roi Mage, un ivoire pareil au lait éblouissant que l’on caille dans la jatte... et l’encens du troisième Roi Mage, encens pareil au flambeau de résine qui éclairait sombrement la chaumière. Et Dolorès se tenait prosternée, trouvant à ces humbles êtres cette ineffable beauté d’être vêtus comme elle n’avait jamais été vêtue. Ils lui semblaient si divins qu’à peine osait-elle glisser vers eux un long œil noir...

Mais soudain, mue par son Dieu, elle se releva et s’écria : « O pauvres du Paradis ! Je vous supplie de me laisser vêtir un manteau aussi merveilleux que celui dont s’enveloppe votre sainteté ! »

Et elle se saisit d’une bure grossière suspendue dans l’ombre Et elle s’en couvrit. Et sa robe de soleil et de saphir, sa robe de rêve ou étaient représentés des oiseaux, des hommes, des amours, des nains, des guerriers, des prairies et des rivières, disparut sous le manteau misérable. Et de l’ancienne Infante, on ne distinguait plus que le charmant visage passionné, les cheveux noirs qui semblaient appeler encore la fleur sanglante de la grenade et l’azur en fête de Castille et d’Alméria.

Dolorès ne quitta plus son manteau, mais prit le voile. Et ses cheveux tombèrent sous le ciseau, devant l’autel de la Vierge d’un couvent, à Fontarabie, de la Vierge qui a sept poignards et son Fils dans le cœur.

                                                                                                                                                                              Francis Jammes

 

Ecclesia — Lectures chrétiennes

                                                                                                                                                                   janvier 1954.

 

…Dolorès marcha droit vers un panier où reposait un nouveau-né, entre ses père et mère, qui priaient à genoux. …