
Le Chapelain avait dit à l’Infante Dolorès : « La Vierge Marie et saint Joseph étaient
des pauvres.
Dans la crèche où naquit l’Enfant-
Car, à douze ans, elle n’avait jamais vu de pauvres, ni franchi l’enceinte du palais, pareil à ceux de tous les contes : enfoui dans un parc solennel et funèbre où les paons plongent dans le cornet blanc des lis leurs crâne de métal bleu et picorent des grains de grenade. Il ne faut pas non plus oublier la tour, d’où l’on guettait un vaisseau disparu depuis trois cents ans, ni la terrasse où l’astrologue augurait des destinées, ni l’étang où la plus vieille carpe avala je ne sais quel anneau nuptial.
J’ai dit que 1’Infante Dolorès n’avait jamais vu de pauvres. Mais des courtisans
de mauvais goût lui ayant assuré qu’elle était riche et appris qu’un riche est le
contraire d’un pauvre, elle avait continué de conclure, avec bon sens et humblesse,
que la pauvreté devait être un état bien supérieur au sien puisqu’il était celui
de la Vierge Marie, de saint Joseph et de Notre-
... C’était bien là une royale idée... d’enfant.
Or, elle possédait une robe superbe, bombée comme une cloche et brodée de saphir
noir et tissée de soleil. Des magiciens ayant réussi à enrouler du soleil à des quenouilles,
ils les avaient ensuite confiées à des sorciers, qui les dévidèrent. Et la soie ainsi
obtenue était couleur de joue de fiancée, d’oiseau bleu et de pêche mûre. C’est-
« Les Rois Mages, se demanda la petite Infante, portaient-
Dolorès se para de sa robe impériale. Et quand elle fut dehors, vêtue de soleil dans la nuit, toutes les étoiles, jalouses, s’éclipsèrent, excepté l’étoile qui la devait guider et qu’elle suivit. Elle la suivait, les mains tendues vers elle, frissonnante au souffle de la Foi. Et le givre des haies fondait doucement à mirer cette espèce de fleur de feu qui était une petite jeune fille qui allait vers son Dieu. Elle, délicate, ne posait que la pointe de son soulier sur ces sentiers, ces landes, ces coteaux qu’elle n’avait jamais parcourus ni vus. Et l’étoile avançait, semblable à de l’azur à travers une larme. Et Dolorès la suivait toujours, les mains toujours levées et invocantes, la face éclairée par l’astre et par l’âme.
Dans le ciel chantaient les anges et sur la terre des bergers... lui avait dit le Chapelain. Et elle croyait ouïr la ritournelle des musettes pastorales dans le bruit des eaux sauvages, elle qui ne connaissait que les rythmes des fontaines dans les vasques escuriales. Par instants, on eût dit que les sources se taisaient pour se recueillir, comme des anges qui referment les ailes. Puis leurs ondes reprenaient l’oraison, à laquelle Dolorès mêlait sa voix.
L’étoile s’arrêta. Dolorès avec elle. Une métairie, prosternée dans l’ombre, laissait une lueur filtrer sous la porte.
—C’est là, dit la petite Infante. Et elle entra.
Trois vieillards, les Rois Mages, peut-
Dolorès marcha droit vers un panier où reposait un nouveau-
Les ailes de la cloche de Noël passaient en tremblant dans la nuit. Et l’enfant royale
voyait à terre l’or du premier Roi Mage, un or pareil à l’or des épis de maïs que
les paysans dépouillent durant les soirées d’hiver... et l’ivoire du deuxième Roi
Mage, un ivoire pareil au lait éblouissant que l’on caille dans la jatte... et l’encens
du troisième Roi Mage, encens pareil au flambeau de résine qui éclairait sombrement
la chaumière. Et Dolorès se tenait prosternée, trouvant à ces humbles êtres cette
ineffable beauté d’être vêtus comme elle n’avait jamais été vêtue. Ils lui semblaient
si divins qu’à peine osait-
Mais soudain, mue par son Dieu, elle se releva et s’écria : « O pauvres du Paradis ! Je vous supplie de me laisser vêtir un manteau aussi merveilleux que celui dont s’enveloppe votre sainteté ! »
Et elle se saisit d’une bure grossière suspendue dans l’ombre Et elle s’en couvrit. Et sa robe de soleil et de saphir, sa robe de rêve ou étaient représentés des oiseaux, des hommes, des amours, des nains, des guerriers, des prairies et des rivières, disparut sous le manteau misérable. Et de l’ancienne Infante, on ne distinguait plus que le charmant visage passionné, les cheveux noirs qui semblaient appeler encore la fleur sanglante de la grenade et l’azur en fête de Castille et d’Alméria.
Dolorès ne quitta plus son manteau, mais prit le voile. Et ses cheveux tombèrent sous le ciseau, devant l’autel de la Vierge d’un couvent, à Fontarabie, de la Vierge qui a sept poignards et son Fils dans le cœur.
Francis Jammes
Ecclesia — Lectures chrétiennes
janvier 1954.
…Dolorès marcha droit vers un panier où reposait un nouveau-